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Souveraineté industrielle : renforcer les filières stratégiques et les capacités de production locales face aux tensions géopolitiques

Souveraineté industrielle : renforcer les filières stratégiques et les capacités de production locales face aux tensions géopolitiques

Souveraineté industrielle : renforcer les filières stratégiques et les capacités de production locales face aux tensions géopolitiques

Pourquoi la souveraineté industrielle redevient un sujet stratégique

Entre guerre en Ukraine, tensions en mer de Chine, crise du canal de Suez, flambée des prix de l’énergie et ruptures d’approvisionnement à répétition, les chaînes de valeur mondiales montrent aujourd’hui leurs limites. Dans ce contexte, la notion de souveraineté industrielle n’est plus un sujet théorique réservé aux experts en géopolitique. Elle s’invite concrètement dans les comités de direction, les plans industriels et les arbitrages d’investissement.

Derrière le terme, l’enjeu est simple : garantir à un pays ou à un bloc économique (comme l’Union européenne) la capacité de produire, en temps voulu et à coûts maîtrisés, les biens indispensables à son fonctionnement économique, social et stratégique. Autrement dit, éviter qu’un choc géopolitique, sanitaire ou climatique à l’autre bout du monde ne bloque une filière entière sur le territoire.

Pour les industriels, la question n’est plus de savoir si la souveraineté industrielle est importante, mais comment la traduire en décisions opérationnelles : quelles filières renforcer, quelles productions relocaliser, quels partenariats nouer, quelles compétences développer ?

Identifier les filières vraiment stratégiques : une cartographie à bâtir

Tout ne peut pas être relocalisé, et tout n’a pas vocation à l’être. La première étape consiste donc à cartographier les dépendances critiques, filière par filière, pour hiérarchiser les efforts. Les États, les filières professionnelles et les entreprises ont chacun leur rôle à jouer dans cet exercice.

Les critères généralement retenus pour qualifier une filière de “stratégique” sont les suivants :

Concrètement, de plus en plus de groupes industriels réalisent des analyses de criticité de leurs approvisionnements, combinant :

Cette cartographie est la condition pour définir une stratégie cohérente : inutile de lancer un programme de relocalisation massif sur des segments peu critiques, alors que des éléments-clés (comme certains principes actifs pharmaceutiques ou alliages spécifiques) restent totalement dépendants de fournisseurs lointains.

De la dépendance à la résilience : changer de logique dans les chaînes de valeur

La recherche du “coût unitaire minimal” a longtemps conduit à concentrer la production sur quelques sites mondiaux, dans une logique d’optimisation des volumes. Le moindre incident sur ces hubs se répercute ensuite en cascade : délais allongés, surcoûts, arrêts de lignes.

La notion de souveraineté industrielle impose de changer de grille de lecture. Il ne s’agit plus seulement de réduire le coût, mais d’arbitrer entre :

Autrement dit, la compétitivité se redéfinit en “coût global de possession” (TCO, Total Cost of Ownership) et non plus en coût usine à l’unité produite. Ces analyses amènent souvent à des surprises : une production “low cost” à l’autre bout du monde peut s’avérer, in fine, plus chère et plus risquée qu’une production de proximité, surtout lorsque l’on intègre les ruptures, les surstocks de précaution et les délais.

Relocaliser intelligemment : où et comment réinternaliser la production

Relocaliser ne signifie pas rapatrier tout ce qui a été délocalisé, à n’importe quel prix. Les entreprises les plus avancées adoptent une approche sélective et structurée :

En France, plusieurs exemples récents illustrent cette tendance :

Diversifier les sources : la souveraineté ne signifie pas l’autarcie

Vouloir tout produire localement serait illusoire, économiquement et techniquement. La souveraineté industrielle repose aussi sur une politique de diversification des approvisionnements, pour ne pas substituer une dépendance à une autre.

Les leviers actionnés par les directions achats et supply chain incluent :

Dans certains secteurs (énergie, matières premières critiques, métaux rares), cette diversification passe nécessairement par des accords inter-États, des investissements dans de nouvelles mines, ou des modèles de cofinancement entre industriels et pouvoirs publics. Les entreprises ont tout intérêt à se positionner en amont de ces initiatives pour sécuriser des volumes à long terme.

Capitaliser sur l’innovation : produire local, mais différemment

Renforcer les capacités de production locales sans transformer les procédés reviendrait souvent à importer les mêmes fragilités qu’hier, avec des coûts supérieurs. L’innovation industrielle devient un levier central de souveraineté.

Quelques axes structurants se détachent :

Sur le terrain, des industriels de la mécanique ou de la plasturgie, par exemple, ont réussi à relocaliser certaines productions en combinant presse à injection de nouvelle génération, automatisation du contrôle qualité et redesign des pièces pour limiter la matière utilisée. Résultat : un coût global compétitif par rapport à l’Asie, avec des délais et une maîtrise qualité bien supérieurs.

Renforcer les compétences et les métiers industriels locaux

Pas de souveraineté industrielle sans compétences. Les tensions de recrutement sur les métiers de la production, de la maintenance, de la logistique ou de la data industrielle sont désormais un risque à part entière pour les entreprises.

Les actions les plus efficaces observées dans les filières industrielles combinent :

À l’échelle des territoires, la constitution de “bassins de compétences” autour de filières prioritaires (batteries, hydrogène, électronique de puissance, agro-industrie…) devient un critère clé pour attirer les investissements. Là encore, les entreprises qui prennent l’initiative de structurer ces écosystèmes avec les collectivités et les centres de formation gagnent un avantage compétitif durable.

Construire des chaînes de valeur locales : mutualiser plutôt que dupliquer

Renforcer les capacités de production locales ne signifie pas que chaque entreprise doit tout construire en interne. La logique de filière et de mutualisation prend tout son sens, notamment pour des investissements lourds ou des technologies de pointe.

On observe notamment :

Cette logique permet de dépasser une vision strictement “entreprise par entreprise” de la souveraineté, pour construire de véritables “systèmes productifs territoriaux” résilients. C’est particulièrement visible dans les territoires où se déploient des gigafactories, des sites chimiques intégrés ou des pôles agro-industriels.

Quels indicateurs suivre pour piloter sa souveraineté industrielle ?

Comme tout enjeu stratégique, la souveraineté industrielle doit être pilotée à partir d’indicateurs clairs, partagés entre directions industrielles, achats, supply chain et direction générale. Parmi les KPI les plus utilisés, on retrouve :

L’enjeu est d’intégrer ces indicateurs dans le pilotage courant, et pas seulement dans un rapport annuel. De plus en plus de groupes créent des “tableaux de bord de résilience” partagés au niveau groupe, complétés par des revues de risques trimestrielles impliquant la direction générale.

Se préparer aux prochaines crises : scénarios, stress tests et plans d’actions

Les tensions géopolitiques actuelles ne sont probablement pas un “accident” mais le signe d’un environnement durablement plus instable. Les industriels qui auront le mieux intégré cette donne sortiront renforcés des prochains chocs.

Les démarches les plus avancées combinent :

Ces démarches, longtemps cantonnées aux secteurs de la défense ou de l’énergie, se diffusent désormais dans l’automobile, l’agroalimentaire, la chimie, la pharmacie, l’électronique et la logistique. Elles transforment la manière de concevoir les sites, les contrats fournisseurs, les systèmes d’information et même les modèles d’affaires.

Passer à l’action : une feuille de route en cinq chantiers

Pour les dirigeants et responsables industriels qui souhaitent structurer leur démarche, une première feuille de route opérationnelle peut s’articuler autour de cinq chantiers :

Face aux tensions géopolitiques actuelles, la souveraineté industrielle s’impose comme un horizon stratégique pour les États comme pour les entreprises. Mais c’est sur le terrain, dans les ateliers, les bureaux d’études, les directions achats et les plateformes logistiques, que cette souveraineté se construit réellement : filière après filière, site après site, décision après décision.

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