Montée en technicité : pourquoi le modèle classique de formation ne suffit plus
Automatisation, cobotique, maintenance prédictive, cybersécurité des systèmes industriels… Dans de nombreux sites de production, le niveau de technicité exigé progresse plus vite que les compétences disponibles. Les directions industrielles le constatent : les investissements machines s’accélèrent, mais les pratiques de formation restent souvent figées dans un modèle “salle de cours + PDF sur l’intranet”.
Résultat : des lignes qui démarrent en retard faute d’opérateurs formés, des temps d’arrêt prolongés parce que seul “le référent” sait dépanner, des erreurs de paramétrage coûteuses et une dépendance forte aux experts externes. Dans le même temps, les tensions sur l’emploi industriel compliquent le recrutement de profils déjà opérationnels.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement : comment former ? mais plutôt : comment développer, maintenir et diffuser les compétences directement sur le terrain, au plus près des postes de travail, sans ralentir la production ? C’est là que le couple formation continue structurée et réalité augmentée (AR) commence à faire la différence.
Compétences industrielles : des enjeux très opérationnels
Avant de parler technologies, il est utile de préciser les enjeux métier que l’on cherche réellement à adresser. Sur les sites que nous avons analysés, quatre problématiques reviennent systématiquement.
1. Pénurie de compétences critiques
Certains savoir-faire deviennent des “goulets d’étranglement” :
Une poignée d’experts détient ces compétences. Dès qu’ils s’absentent ou quittent l’entreprise, le risque opérationnel augmente immédiatement.
2. Rotation des effectifs et polyvalence à organiser
Intérimaires, CDD, alternants, sous-traitants : la composition des équipes varie. Parallèlement, les usines cherchent à développer la polyvalence pour absorber les fluctuations de charge. Mais sans dispositif clair de gestion des compétences, la polyvalence reste déclarative : les managers “pensent que” les opérateurs savent faire, sans preuve objectivée.
3. Nouveaux équipements et digitalisation rapide
La mise en service d’une nouvelle ligne ou d’un nouveau MES (Manufacturing Execution System) suppose des changements de pratiques importants : saisie de données en temps réel, procédures qualité mises à jour, nouveaux écrans d’interface. Si la montée en compétence est mal préparée, les dérives sont rapides : contournements, saisies incomplètes, indicateurs de performance peu fiables.
4. Pression sur la productivité et la sécurité
Former “hors ligne” coûte cher en heures non productives. Former “sur ligne” peut nuire à la sécurité et à la qualité si l’encadrement est insuffisant. La direction industrielle se retrouve face à un arbitrage délicat : comment maintenir un niveau de performance élevé tout en laissant le temps d’apprendre ?
Formation continue : passer du catalogue théorique au parcours piloté par les compétences
Avant même d’introduire la réalité augmentée, nombreux sont les sites qui gagneraient à structurer davantage leur approche de la formation continue. Trois leviers ressortent des retours d’expérience les plus avancés.
Cartographier les compétences réelles, pas les postes
Plutôt que de raisonner uniquement par “fiches de poste”, les industriels performants :
Cette cartographie évolutive devient le socle des plans de formation individuels et d’équipe.
Structurer des parcours modulaires, courts et réutilisables
Les formations “marathon” de 2 jours couvrant tout un sujet peinent à produire des effets durables. À l’inverse, les usines qui progressent le plus vite :
Un groupe de plasturgie a ainsi réduit de 30 % les défauts de démarrage après changement de série en remplaçant une formation annuelle d’une journée par six micro-modules répartis sur trois mois, combinant rappel théorique et séances de pratique supervisée.
Mesurer l’effet sur la performance, pas seulement les présences
Les feuilles d’émargement ne disent rien de l’impact réel. Les industriels les plus matures associent chaque action de formation à des indicateurs de performance :
Lorsque la formation est conçue comme un levier mesurable de ces KPI, elle sort du registre “coût” pour entrer dans celui de l’investissement productif.
Réalité augmentée sur le terrain : de quoi parle-t-on concrètement ?
La réalité augmentée (AR) dans l’industrie consiste à superposer des informations numériques (textes, schémas, vidéos, modèles 3D) à la vision réelle de l’opérateur, généralement via :
Contrairement à la réalité virtuelle, il ne s’agit pas d’immerger l’utilisateur dans un environnement simulé, mais d’enrichir le poste de travail réel : la machine, le tableau électrique, la ligne d’assemblage.
Sur le terrain, cela se traduit par quelques usages récurrents :
C’est précisément cette capacité à croiser support à l’exécution et transfert de compétences qui rend l’AR particulièrement intéressante pour accompagner la montée en technicité.
Comment l’AR renforce la formation continue sur le terrain
Les retours d’expérience des industriels précurseurs montrent plusieurs bénéfices concrets, à condition d’intégrer l’AR dans une démarche de compétence globale et non comme un gadget isolé.
1. Réduire le temps pour rendre un opérateur autonome
Dans un atelier de mécanique de précision, l’introduction de procédures de réglage en réalité augmentée sur tablette a permis de :
Pourquoi ? Parce que l’opérateur apprend en faisant, avec une aide contextuelle qui lui montre exactement où regarder, quelle vis manipuler, dans quel ordre, tout en rappelant les points de vigilance sécurité.
2. Capitaliser et diffuser l’expertise des “anciens”
De nombreuses usines dépendent encore fortement de quelques experts historiques, capables de “sentir” un dérèglement au bruit de la machine. Avec des dispositifs AR :
On passe ainsi d’une transmission orale, parfois aléatoire, à une capitalisation structurée du savoir-faire terrain.
3. Sécuriser les opérations rares mais critiques
Certaines opérations à fort enjeu (mise en sécurité, consignation, réglage spécifique avant audit client) sont peu fréquentes. Les opérateurs n’ont pas l’occasion de les pratiquer souvent, mais l’erreur se paie cher.
L’AR permet de :
La formation initiale, réalisée hors ligne, est ainsi renforcée par un filet de sécurité numérique sur le terrain.
4. Accélérer le diagnostic et la résolution d’incidents
En combinant AR et assistance distante, certains sites ont réduit de 20 à 50 % le temps moyen de diagnostic sur des pannes complexes. Un technicien de maintenance peut :
L’incident devient alors un moment d’apprentissage, documenté et réutilisable.
Mettre en place un dispositif AR : mode d’emploi pragmatique
Intégrer la réalité augmentée dans une démarche de formation continue ne se résume pas à acheter des lunettes connectées. Les projets les plus aboutis suivent généralement un cheminement en quatre étapes.
1. Partir des irritants opérationnels, pas de la technologie
La première question à se poser n’est pas “quel matériel choisir ?” mais “sur quels irritants métier l’AR peut-elle apporter un gain mesurable ?”. Exemples typiques :
Chaque irritant doit être traduit en objectif chiffré : réduire de X % le temps de changement de série, diminuer de Y le nombre d’incidents, etc. Ces objectifs serviront de boussole pour concevoir les scénarios AR et en mesurer l’impact.
2. Sélectionner un périmètre pilote maîtrisable
Éviter les déploiements tentaculaires. Les projets les plus efficaces démarrent sur :
Ce périmètre pilote doit être suffisamment critique pour démontrer un ROI, mais pas au point de mettre en péril la production en cas d’ajustements.
3. Co-construire les scénarios avec les opérationnels
Les meilleurs contenus AR sont rarement ceux écrits uniquement par des ingénieurs méthodes derrière leur écran. Ils résultent d’un travail de terrain :
L’objectif est d’obtenir des scénarios pragmatiques et utilisables, pas une vitrine technologique.
4. Intégrer l’AR dans le dispositif de formation et de GPEC
L’AR ne doit pas vivre en silo. Pour produire un effet durable, elle doit être reliée :
Un opérateur qui a suivi et validé un scénario AR sur une opération donnée doit voir cette compétence prise en compte dans son profil, son plan d’évolution et ses affectations potentielles.
Indicateurs à suivre : objectiver la valeur du duo formation continue + AR
Pour éviter de rester dans l’effet “waouh” technologique, il est essentiel de fixer dès le départ quelques indicateurs simples, mais orientés résultats.
Sur la performance opérationnelle
Sur la montée en compétence
Sur l’utilisation réelle des outils
Ces indicateurs permettent de piloter le dispositif, d’identifier les contenus à améliorer et de démontrer la création de valeur auprès de la direction.
Quelques bonnes pratiques issues du terrain
Les premiers retours de sites industriels ayant déployé l’AR à l’échelle dégagent un certain nombre de bonnes pratiques.
Ne pas sous-estimer l’accompagnement du changement
L’adhésion des opérateurs n’est jamais acquise par la seule nouveauté de la technologie. Ce qui fait la différence :
Simplifier au maximum l’interface
Une procédure AR efficace repose sur quelques principes :
Si l’outil complique la vie au poste de travail, il sera contourné, même s’il est technologiquement avancé.
Prévoir la maintenance des contenus
Une procédure AR obsolète est pire qu’une absence de procédure. Il est donc indispensable de :
Anticiper les contraintes IT, sécurité et ergonomie
Enfin, certains points techniques méritent d’être adressés dès le départ :
Vers une nouvelle culture de la compétence industrielle
La montée en technicité ne se limite pas à l’introduction de nouvelles machines ou de solutions logicielles sophistiquées. Elle suppose de repenser la manière dont l’usine apprend, au quotidien. En combinant une formation continue structurée, pilotée par les compétences, et des outils de réalité augmentée au plus près du terrain, les entreprises industrielles se donnent les moyens de :
La question n’est plus tant de savoir si l’AR a sa place dans l’usine, mais plutôt : à quels endroits précis, sur quelles opérations, avec quels objectifs chiffrés, et dans quel cadre de gestion des compétences. Les industriels qui se posent ces questions dès maintenant prennent une longueur d’avance sur un marché où la ressource rare, demain, ne sera pas la machine, mais le capital humain capable de l’exploiter pleinement.














